LES CORRECTEURS DU MONDE EN CORRECTIONNELLE ?

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Mais que font donc les correcteurs ? Cette question rituelle, posée presque tous les jours dans le courrier des lecteurs du Monde, est déclinée sur tous les tons, tantôt plaintif, tantôt nostalgique, et le plus souvent irrité.

Certains poussent le zèle (ou l’exaspération) jusqu’à annoter un numéro entier, au stylo rouge… Un correcteur bénévole a, par exemple, relevé en un seul numéro 14 « énormités », fautes d’orthographe ou de syntaxe. Dans un grand journal de « référence », ne pourrait-on exiger de chacun le respect de la langue, de son orthographe et de son sens ? Certes.
D’autres lecteurs se concentrent sur une expression, dont ils traquent les infortunes au fil des éditions. Le verbe « enjoindre », fort malmené, a ainsi de nombreux défenseur qui suggèrent la diffusion d’une note de service concernant la construction du verbe « enjoindre ». Rappelons que l’on enjoint à quelqu’un de faire quelque chose (et non pas on enjoint quelqu’un de…).
Un autre lecteur fustige, à juste titre, l’usage immodéré du verbe « s’accaparer » : « On accapare quelque chose (et non pas on s’accapare quelque chose). » Autre locution écorchée, maintes fois relevée par les vigiles grammaticaux : « Il y va de… » – trop souvent écrite « Il en va de… ». Le cas échéant, lire La Fontaine (Le Lièvre et la Tortue). Ajoutons le terme « via », fort galvaudé, lequel « ne doit pas être utilisé en dehors de la géographie », rappelle Lucien Jedwab, chef du service correction.

Des correcteurs à rude épreuve

Car, n’en déplaise à ses contempteurs, Le Monde a encore une solide équipe de correcteurs. Ils sont certes moins nombreux qu’à l’époque du plomb, où le quotidien, deux fois plus touffu (44 pages, sans illustrations ni maquette), comme ses nombreux suppléments, était entièrement relu sur des bandes de mauvais papier (les « galées »), truffées de « coquilles » techniques.
La correction du Monde était alors un « État dans l’État », qui dictait (c’est le cas de le dire) le bon usage de la langue bien au-delà du cadre de la rédaction. Victimes de l’informatisation et des réductions d’effectifs qui ont touché tous les services depuis dix ans, les correcteurs sont sans doute trop peu nombreux aujourd’hui, pour revoir toute l’édition papier et, plus encore, le site Internet. Car l’informatique, qui réduit les erreurs de manipulation, a introduit aussi ses propres pièges : le « copié-collé » est une redoutable source d’accords fautifs. Le correcteur orthographique, faussement rassurant, est une autre chausse-trape.
Et la baisse générale du niveau de maîtrise du français n’épargne pas les journalistes. « L’apprentissage collectif a baissé la garde », regrette Lucien Jedwab. L’abandon de la dictée, la baisse de la lecture assidue des livres (au profit d’Internet) pénalisent les nouvelles générations.
La correction connaît ses « bons clients » parmi les rédacteurs – ce ne sont pas toujours les plus novices – et les surveille de près. Mais nul n’est à l’abri d’une étourderie. Et il arrive que des textes, remis in extremis au moment du bouclage, échappent au circuit normal de la relecture (environ 10 % du total). De même pour des titres modifiés à la dernière minute. « Ils portent souvent sur les sujets les plus sensibles et sont d’autant plus remarqués », regrette Lucien Jedwab. Il arrive aussi, admet-il, que les correcteurs, faute de troupes, se limitent à une seule lecture et doivent se passer de la seconde, dite « révision », réservée à la chasse aux « scories ».

Entre purisme et franglais

Il arrive enfin que les lecteurs se trompent ou pèchent par excès de purisme. Ainsi un lecteur avait-il stigmatisé l’accord de l’adjectif « chic » (« banlieues chics », « quartiers chics »). « L’adjectif « chic » est invariable. Il serait bon que le fait soit signalé aux journalistes une bonne fois pour toutes », écrivait-il. Or, renseignements pris auprès des correcteurs, « chic » n’est plus invariable depuis plusieurs années, de même que « phare » (des « mesures phares »), comme le signalent les dictionnaires Larousse et Robert de 2008.
Certains termes, qui semblent incongrus, existent bel et bien. « Entièreté », par exemple, remonte à 1536, et il est fréquent en Belgique ; idem pour « ségréguer » (« un habitat ségrégué »), inélégant mais correct, et pour « transfèrement ».
Et puis il y a les querelles d’experts, qui font les délices de nos exégètes. « Le Monde se « franglise » chaque jour davantage, remarque un lecteur parisien. Nous avons maintenant « Abu Dhabi ». Or le « u » n’existe pas en arabe : il faut écrire « Abou Dhabi ». » Vrai. « Nous avions pour usage de franciser les mots d’origine arabe, explique Lucien Jedwab. À un moment, avec le Larousse, nous avons accepté la graphie anglaise. Nous avons peut-être cédé un peu trop vite devant l’anglais. On nous l’a reproché. Nous allons donc revenir à la graphie française et nous écrirons désormais « Abou Dhabi ». »
Pour la petite histoire, notons que cette affaire a mobilisé, comme jadis, non seulement la correction, mais aussi le service international, la direction de la rédaction, ainsi que les éditeurs (du quotidien papier et en ligne) du grand journal. Certains protestaient au nom de l’usage. La langue française a gagné. Vive donc Abou Dhabi.

C’est là un débat qui, s’il ne mobilise pas autant de services, revient régulièrement chez Sémantis dans les discussions entre traducteurs et réviseurs, quelle que soit la langue. Et force est de constater que, probablement dans l’optique d’une plus grande « efficacité » et d’une meilleure compréhension par un maximum de lecteurs, nos clients ont une nette préférence pour l’usage au détriment de la pureté linguistique.